Dans un paysage audiovisuel saturé d’images de décombres, de fumée et de cris qui finissent par anesthésier le regard à force d’horreur répétée, NAZA fait le choix d’un contre-pied formel radical. En signant ce documentaire d’investigation d’une heure et dix-sept minutes, Yuval Abraham et Rachel Szor refusent le spectacle frontal de la tragédie pour en radiographier la matrice intellectuelle et technologique. Le film ne se situe pas à Gaza sous les bombes, mais sur les toits nocturnes de Tel-Aviv, d’où la ville moderne s’étend en une mer de néons paisibles, à quelques dizaines de kilomètres seulement de l’anéantissement. Ce parti pris de mise en scène, à la fois sobre et d’une violence sourde, transforme l’enquête journalistique en une véritable tragédie politique contemporaine.
L’intelligence du film réside d’abord dans son utilisation du hors-champ. Là où l’émotion immédiate naîtrait de la ruine, le film installe une terreur purement conceptuelle, matérialisée par la lumière bleutée d’un écran d’ordinateur portable et le défilement de tableurs anonymes. L’acronyme militaire hébreu qui donne son titre au film — désignant ce quota statistique de vies civiles tolérées pour éliminer une cible — devient le pivot d’une déconstruction implacable. En faisant dialoguer des témoignages d’officiers de renseignement, des documents internes déclassifiés et les interfaces des logiciels de ciblage assistés par intelligence artificielle, les cinéastes mettent à nu la mutation de la guerre moderne : la mort n’est plus l’effet d’une pulsion belliqueuse ou d’une fureur nationaliste, elle est le produit d’un arbitrage probabiliste, calibré et validé à froid par des protocoles bureaucratiques.
Ce dispositif évite l’écueil du simple « article filmé » grâce à une maîtrise impressionnante de la temporalité et du montage sonore. Les silences pèsent lourd entre deux aveux anonymisés ; le bourdonnement lointain de la métropole israélienne fait écho au vide moral qui s’est installé dans les centres de commandement. En disséquant le jargon militaire aseptisé — où la destruction d’une famille entière devient une « valeur seuil acceptable » —, NAZA actualise avec une acuité terrifiante la notion de banalité du mal chère à Hannah Arendt. L’opérateur ne hait pas sa cible ; il valide une métrique que le système juge optimale.
L’œuvre n’échappe certes pas à une certaine aridité. Ce choix d’un ascétisme presque clinique, ce refus délibéré du lyrisme et du pathos peuvent par moments donner le sentiment d’un film confiné dans son propre cérébralisme, flirtant avec l’abstraction même qu’il entend dénoncer. Mais ce risque est constamment racheté par la précision chirurgicale du propos : chaque ligne de code, chaque seuil franchi sur l’écran renvoie directement à la disparition physique de quartiers entiers et de lignées familiales complètes.
En contrepoint dialectique parfait de No Other Land, qui documentait la résistance viscérale et corporelle face aux bulldozers en Cisjordanie, NAZA offre le revers de la médaille : l’anatomie d’un système qui a mécanisé la destruction de l’autre pour mieux s’en laver les mains. Ce n’est pas seulement un film nécessaire sur la guerre contemporaine, c’est une œuvre d’une lucidité glaçante sur la manière dont notre siècle réinvente l’impunité à travers la technologie.